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ENTRETIEN AVEC ELIA SVALDER
VARIATION N°1 : À L'ORIGINE
Sans vous confronter à cette question impossible de la naissance d’un texte, de l’énigme qui est son origine même, pouvez-vous nous dire ce qui en a été le déclencheur, le départ du feu, votre envie première ? Peut-être était-ce ses premiers mots. Peut-être était-ce un autre mot, une idée, une…
Lire la suiteENTRETIEN AVEC ELIA SVALDER
VARIATION N°1 : À L'ORIGINE
Sans vous confronter à cette question impossible de la naissance d’un texte, de l’énigme qui est son origine même, pouvez-vous nous dire ce qui en a été le déclencheur, le départ du feu, votre envie première ? Peut-être était-ce ses premiers mots. Peut-être était-ce un autre mot, une idée, une résistance, un appel ?
Le point de départ de ce roman, s’il faut en identifier un seul, est certainement la façon dont j’ai été marquée par l’histoire du mathématicien Georg Cantor, l’inventeur des nombres transfinis, qui a fini sa vie à l’hôpital psychiatrique. Je l’ai découverte lorsque j’avais une trentaine d’années et elle a eu une grande importance pour moi, comme une consolation. Il existe un moment où Cantor fait une découverte mathématique (celle de la puissance du continu) venant infirmer ce qu’il pensait vrai jusqu’alors et qui était tenu pour tel par la communauté scientifique. Dans ce moment, il découvre un savoir qui n’est pas encore reconnu par d’autres comme vrai et cette manifestation particulièrement saillante de la division du savoir et de la vérité, en un lieu qui le confronte à l’absence de garant de la vérité, ne sera pas sans effet puisqu’il se mettra à délirer et subira plusieurs hospitalisations jusqu’à sa mort. Ses délires, qui sont une façon pour lui de faire avec cette division, portent notamment sur la question de la paternité des œuvres de Shakespeare, dont il soutient que l’auteur serait le scientifique et philosophe, Francis Bacon, ce qu’il s’emploie à établir à partir de l’étude et de l’interprétation de poèmes consacrés à Bacon. Ses textes ont donné lieu à quatre publications à compte d’auteur, que l’on peut lire aujourd’hui.
Ce travail d’interprétation et l’ampleur que Cantor lui donne dans sa vie ont résonné, pour moi, avec la question interprétative où la lettre a un poids, qu’elle soit religieuse avec le Talmud ou juridique. Nathanaël Fink est juif et avocat. À l’occasion de l’exercice de son métier, il fait une expérience qui n’est pas sans rapport avec celle de Cantor et qui provoque un délire interprétatif portant sur l’attribution de la paternité des œuvres du célèbre écrivain Sandor Orklësi au frère de son ami d’enfance, Ossip, vendeur de chaussures et poète.
J’aimais l’idée qu’après sa mort, sa fille Judith parte à la recherche, non pas d’un sens mais de ce qu’a pu lui transmettre son père dans cette expérience dont elle a été témoin tout en n’y comprenant pas grand-chose. Le roman commence sur son départ dans une autre ville à la rencontre du comité Sandor, groupe d’intellectuels ayant soutenu, pendant un temps, la même thèse que son père concernant les œuvres d’Orklësi. Par cette rencontre avec le comité en la personne de Benjamin I Prats, doublée de ses retrouvailles avec Gaya, le neveu d’Ossip, et du roman que celui-ci a écrit, Judith reconstitue certaines scansions de la vie de son père et, notamment, deux temps qui l’ont conduit au délire. D’abord, une victoire inattendue dans un procès qui lui permet d’accéder à une forme de reconnaissance professionnelle mais qu’il vit comme un vacillement par le passage d’une place de défenseur à celle d’accusateur, qui pourrait avoir été son fantasme. Puis, une audience devant le Conseil public où il se trouve démuni, dépossédé de tous ses attributs d’avocat, de tout ce savoir fondé sur des principes fondamentaux dont il pensait la vérité garantie quelque part, et confronté ainsi, au nom de l’affirmation d’un impératif de sûreté de l’État, à la suspension de la loi garantissant ces principes. Nathanaël Fink, lui-même, est exclu de cette audience tout en y étant inclus. C’est comme si se révélait à lui, à l’occasion de cette audience, le premier point de suture qui fait tenir tout l’édifice de l’ordre juridique et ce qui est pris dans ce premier point, à savoir tout à la fois l’avènement et la liquidation de la loi, lieu identifié par le philosophe Giorgio Agamben dans son indispensable travail sur l’état d’exception.
© Sylvain Dieuaide