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ENTRETIEN AVEC ELIA SVALDER
VARIATION N°2 : VARIATIONS FINK
Variations Fink. La reprise modale d’un thème, d’un fait, d’une histoire au sens musical peut être envisagée comme interprétation de votre texte ; elle trouve matière dans votre écriture où des passages, des formules, sont repris et se répondent, en boucles de lettres, poursuivant toujours…
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VARIATION N°2 : VARIATIONS FINK
Variations Fink. La reprise modale d’un thème, d’un fait, d’une histoire au sens musical peut être envisagée comme interprétation de votre texte ; elle trouve matière dans votre écriture où des passages, des formules, sont repris et se répondent, en boucles de lettres, poursuivant toujours plus loin, et en tout cas en résonance. On pourrait considérer votre roman comme une partition de l’existence où finalement les variations Fink ne seraient pas seulement celles d’un homme entendant la tristesse dans la joie, cette musique-là, mais une sorte de noyau, d’invariant et de formule éthique. « Dans ces cinquante pages qui constituaient à peu près le tiers des feuillets remis à Judith, Gaya avait changé les prénoms et les noms, sauf celui de Nathanaël. Nathanaël restait lui-même, point immobile ». Point de variations de prénom et de nom pour Nathanaël Fink. Il est l’immobilité changeante. Pourriez-vous nous parler de ces variations Fink et de leur partage ?
Il s’agissait d’essayer d’approcher, par l’écriture, la question du désir. Le roman est ponctué de moments au statut singulier qui peuvent couper la narration ou, au contraire, la contaminer comme une ritournelle, l’envahir et constituent en quelque sorte des variations du désir : répétition, rêve, litanie rituelle, équivoque des mots, fantasme, poésie, etc. Effectivement, vous évoquez l’existence d’un noyau, d’un invariant malgré le titre du roman : le désir de Fink est immuable mais il connaît des variations, comme celles d’un thème musical. Un passage du roman aborde la question de la situation d’un sujet qui déroge soudainement à la loi qu’il s’est imposée toute sa vie avec absolutisme. En l’occurrence, pour le personnage d’Ossip, l’absence de toute relation avec une femme. Benjamin I Prats émet l’hypothèse que « pour que cela advienne, l’objet de la loi et celui qui cause sa renonciation doivent, d’une façon ou d’une autre, être noués par un désir immuable. Ce désir serait le secret dont la loi apparaîtrait, dans un après-coup uniquement, comme l’une des variations ». Le délire de Fink d’attribuer l’œuvre de Sandor Orklësi à Ossip n’est pas à part ; il est noué à son désir, dont le roman explore les variations. En cela, ce n’est pas un roman sur la folie mais sur le désir.
Cette tentative de saisissement engage aussi la question du temps et a déterminé à la fois l’écriture et la structure du roman. Il fallait un roman bref, embrassant cinquante ans, qui transperce le temps. Le roman fait une place centrale au désir de Fink mais ces « variations Fink » pourraient être tout aussi bien le désir qui court et rencontre tous les personnages. Le roman dans le roman – le roman de Gaya – permet de faire entendre ces autres désirs, celui d’Ossip, Clara, Benjamin, Gaya et même Georg, tout en donnant accès à des scansions essentielles du désir de Fink. Les désirs se répondent, s’entrechoquent, passent de l’un à l’autre : dos gelé de Nathanaël et dos brisé d’Ossip, foulard de soie qui protège les cheveux d’un enfant terrifié et qui peut se retrouver, vingt-cinq ans plus tard, à « tirer la langue » entre deux livres, dans une bibliothèque.
Le désir des personnages est un désir de savoir mais qui déborde la compréhension. Nathanaël, Judith, Gaya ou encore Benjamin I Prats y sont confrontés. Si le roman peut égarer, c’est précisément pour que le lecteur, qui est un interprète, fasse lui-même cette expérience.
Aussi, le roman de Gaya décentre Judith de son désir de comprendre son père, désir qu’elle poursuit en cherchant à mener une véritable enquête, avec l’obsession d’un secret recelé par sa mort (secret de l’identité de Sandor, secret de la dernière visite de Georg à son père) mais aussi de ce mot secret qui lui aurait permis, en le prononçant, d’empêcher la mort prématurée de son père. Judith veut avoir le dernier mot mais, comme tous, elle ne l’aura pas. Si Judith rêve que son père est assis à la place du mort et ne le sait pas, le roman de Gaya et la rencontre avec le comité Sandor lui permettent de saisir que, comme chacun, elle ignore ce qu’est cette place qui la concerne aussi et c’est là que son désir d’en savoir est un désir d’en découdre.
Quant à Benjamin I Prats, le narrateur, il prétend en savoir bien plus que les autres et ne cesse de le répéter. Lui aussi est dans l’erreur, ce dont il fait l’expérience dans un vacillement final. Il n’y a pas de compréhension, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas un savoir qui se constitue : quelque chose reste, se dépose, se répète, s’interprète, se lit encore et encore.
© Sylvain Dieuaide